Pendant un an les automobilistes qui descendaient l'A6 vers le Sud ont aperçu soudain une rangée de grands peupliers dont les troncs surgissaient, vêtus de jaune et de rouge. Situés tout près de la sortie 18 (Joigny), il contribuaient à marquer joyeusement les portes de la Puisaye.
Il y a plus de 50 ans, ces peupliers avaient été plantés au bord de la rivière, Le Vrin. Ils avaient grandi paisiblement et lorsqu'ils eurent un vingtaine d'années et que l'autoroute fut ouvert (en 1967) ils se firent rideau, protégeant le charmant village de Sépeaux, son église, sa rivière, son bief, son moulin, ses douves et ses canaux. Les villageois avaient pris l'habitude de vivre avec leur silhouette familière.
En 2004 il apparaît nécessaire à la municipalité de redonner vie à cette partie du village, un espace de prairies arborées qui invite à la promenade entre la salle des fêtes, l'église, les douves et la rivière : les canaux sont envasés, la prairie boueuse est décourageante et les peupliers devenus vieux doivent être abattus pour laisser place à de jeunes sujets. Ils ont été plantés par des hommes et maintenant ils doivent être exploités par d'autres hommes.
Autrefois les habitants de cette partie de l'Yonne auraient admis sans hésitation le nécessaire abattage de ces vieux peupliers et la vente de leur bois à un fabriquant de palettes et de cageots : telle est la loi de la vie dans les campagnes, mais cette logique rurale n'est plus comprise de nos jours. Une pensée nostalgique d'origine urbaine incite à baptiser " nature " les paysages travaillés par l'homme depuis des millénaires.
On pouvait donc craindre des remous divers dans la région au moment de l'abattage des arbres et le reproche d'un site ravagé.
Au lieu de faire profil bas comme il est courant dans de telles circonstances, la municipalité de Sépeaux (400 habitants et beaucoup d'imagination !) a choisi d'accepter la suggestion de Régis Juvigny (architecte-paysagiste, originaire d'un bourg voisin, La Ferté Loupière). Celui-ci a proposé un marquage ludique pour ce moment fort qui va modifier le paysage, un joyeux enterrement " à l'africaine ". Il fallait faire comprendre aux habitants et aux visiteurs que la démarche est constructive, qu'elle s'inscrit dans une tradition rurale authentique. Il fallait transmettre fortement l'idée que, dans le monde végétal, de la mort naît la vie.
C'est ainsi que les peupliers de Sépeaux ont été déguisés, formant un magnifique bouquet. A l'occasion de l'installation des tissus destinés à parer les arbres -une opération périlleuse menée de main de maître par de jeunes élagueurs !- une petite fête a rassemblé les villageois et attiré de nombreux visiteurs d'origines très diverses, tels que des élus, des artistes ou des amateurs d'art. Madame Pastor, la Maire de Sépeaux, était légitimement fière d'avoir réussi à transmettre un message important à propos de l'évolution des paysages en milieu rural.
Les peupliers devaient être abattus à la fin de l'hiver 2004 mais une bonne fée leur a accordé un délai. Pendant un an ils ont mis un sourire aux lèvres des villageois et ils ont intrigué les automobilistes, sortant ceux-ci de leur torpeur autoroutière.
Nos chers peupliers ont été abattus en janvier 2005. Une fin violente comme l'avait été leur installation initiale avec une barre à mine, une fin touchante. Le photographe Laurent Ardhuin a été leur témoin tout au long de cette histoire dont il a fixé les moments les plus beaux.
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